Médecin-chef psychiatre à l’hôpital de Thiaroye, le docteur Ahmed Saloum Diakhate revendique l’héritage d’Henri Collomb, fondateur de l’école de Dakar.
La prise en charge des patients, à l’hôpital de Thiaroye, implique la présence d’un tiers accompagnant tout au long de l’hospitalisation. Pourquoi cette méthode ?
Dr Ahmed Saloum Diakhate. Cette méthode a été mise au point par le Dr Henri Collomb, un médecin qui a décolonisé la psychiatrie. Dans les sociétés traditionnelles, le malade mental était considéré comme étant en contact avec des forces supérieures lui transmettant la vérité. Il était pris en charge et inséré dans la société. Le cheminement vers la modernité s’est traduit par une mise à l’écart du malade. À la tête du service de neuropsychiatrie de l’hôpital de Fann, à Dakar, Henri Collomb a cherché, dans les années 1960 et 1970, à humaniser la psychiatrie en alliant médecine moderne et prise en charge traditionnelle. Constatant que la présence de la famille était positive, il a institué le principe de l’accompagnant, qui joue un rôle central dans le suivi du malade. Il sert de lien entre le malade et la famille, le milieu social, et nous donne de précieuses informations sur l’état du malade. Souvent, le malade est stigmatisé. L’isolement de l’hospitalisation rend difficile sa réinsertion. La présence de l’accompagnant permet de dédramatiser ce moment, de servir d’articulation avec l’extérieur. Cette présence active permet aussi d’éliminer l’enfermement, qui est une agression et une façon, pour la société, de se mettre à l’abri du malade. L’enfermement devrait être l’exception, pas la règle.
À quelles pathologies êtes-vous le plus souvent confronté ?
Dr Ahmed Saloum Diakhate. Nous accueillons des patients atteints de schizophrénie, de psychose hallucinatoire, de bouffées délirantes postcannabiques, post-toxiques ou post-partum. Nous accueillons aussi des toxicomanes pour des cures de désintoxication, bien que nos services soient mal adaptés à cela. Nous constatons, parmi les jeunes, surtout les jeunes des banlieues déshéritées, une recrudescence des conduites addictives, du nombre de toxicomanes. C’est la conséquence d’une rupture dans la prise en charge des enfants et des adolescents dans nos sociétés. En Afrique, cette prise en charge n’incombe pas aux seuls parents, mais à toute la société. Or, il y a rupture dans le fonctionnement social. Le père, qui incarne l’autorité, va au travail en ville à 6 heures du matin, pour n’en revenir que vers 20 heures ou 21 heures, fatigué. Il n’a pas le temps de s’occuper de ses enfants. Les mamans, le plus souvent, ont elles aussi une activité quotidienne sur le marché, où leur petit commerce apporte à la famille un complément de revenu vital. Les plus jeunes enfants sont, dès lors, pris en charge par les aînés. Des enfants sont éduqués par des enfants ou livrés à eux-mêmes. C’est une situation dangereuse. On dit ici que s’il n’y a pas d’autorité, ce sont les génies malfaisants qui se chargent de l’incarner.
Le recours aux méthodes traditionnelles, aux marabouts, entrave-t-il la prise en charge psychiatrique des malades ?
Dr Ahmed Saloum Diakhate. Certaines familles, rétives à la prise en charge médicale, restent très attachées aux pratiques traditionnelles, comme les sacrifices en faveur des génies tutélaires. Souvent, les patients n’arrivent ici qu’en dernière instance, lorsque la famille n’a plus d’argent. Ces croyances ne relèvent pas de l’islam, mais de croyances plus anciennes, d’un syncrétisme religieux. Les Peuls, les plus musulmans, vont voir le marabout ou le guérisseur puis viennent rapidement à l’hôpital. Le trajet de la famille vers l’hôpital est moins long. Mais il y a parfois une longue errance thérapeutique. Cela ne nous dérange pas. Nous savons que les malades passent par ce trajet.
Entretien réalisé par R. M. - L'Humanité


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