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Kadhafi avait tenté de se forger une image « panafricaine ». Les chefs d’Etat africains n’étaient pas « emballés » par ses propositions (notamment son obsession d’avoir une armée continentale capable de résister aux armées « occidentales » ou « asiatiques ») et n’étaient pas dupes du « Guide de la Révolution libyenne » qui entendait bien être, aussi, le « guide de l’Afrique » ; mais ils ne souhaitaient pas, pour autant, renoncer à ses subsides.

L’Organisation de l’unité africaine (OUA) a donc cédé la place à l’Union africaine (UA) mais le « guide » entendait aller plus vite, plus loin, prétextant qu’il avait été « un des artisans majeurs de cette Union africaine ». Il voudra, par la suite, à marche forcée, les Etats-Unis d’Afrique et la transformation de la Commission en une Autorité de l’Union aux pouvoirs supranationaux. L’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale ne pouvant qu’afficher leur « passivité », c’est l’Afrique australe et l’Afrique orientale qui ont rappelé au « guide » qu’il était peut être maître chez lui mais qu’il ne l’était pas (encore) en Afrique. Son élection à la présidence de l’UA en 2009 aura provoqué une levée de boucliers jamais vue dans le cadre des sommets de l’UA comme de l’OUA. Et en 2010, le débat qu’il voulait instituer sur les Etats-Unis d’Afrique a été « retoqué ». « Hors sujet ».


Mais l’ombre du « guide » va longtemps planer encore sur l’Union. Compte tenu de sa « proximité » avec nombre de chefs d’Etat. Plus encore de sa vocation, désormais revendiquée, à devenir le « boucher » de son peuple. Si Ben Ali puis Moubarak ont dégagé sans faire trop de vagues, il est évident désormais que la chute de Kadhafi, aujourd’hui ou demain, restera soulignée à tout jamais en rouge dans les archives du continent. Or, si Ben Ali était « européen » et Moubarak « proche-oriental », Kadhafi a, lui, une forte image « africaine ». Qu’il cultive à satiété.

Reste que, moins d’un mois après l’accession à la présidence de l’UA de l’Equato-Guinéen Obiang Nguema Mbasogo, trois pays majeurs de l’organisation continentale - Tunisie, Egypte, Libye - ont rudement secoué la torpeur d’une Afrique dont on aimait à dire que les populations y acceptaient bien plus qu’ailleurs la soumission à des régimes « historiques » : 1969 pour Kadhafi, 1981 pour Moubarak, 1987 pour Ben Ali ! Des régimes « historiques » et « patrimoniaux ». Kadhafi et Moubarak avaient des ambitions pour leur « fiston » et Ben Ali pour sa belle-famille !

Je ne voudrais pas être à la place de Jean Ping, le président de la Commission de l’UA, qui doit gérer tout ce bazar nord-africain alors que, ailleurs, les choses ne vont pas si bien que cela. Et c’est un euphémisme. « L’affaire ivoirienne » est devenue, plus encore que par le passé, un cancer sous-régional et continental. Les métastases apparaissent partout et pas seulement en Afrique de l’Ouest. Et ce n’est pas le « panel » institué lors du dernier sommet de l’UA, à Addis Abeba, qui va permettre de solutionner la crise. Bien au contraire.

Non seulement cette opération - coûteuse - va échouer lamentablement et fragiliser plus encore le rôle de l’UA dans la recherche de solutions aux crises africaines, mais elle va provoquer une déchirure entre l’organisation continentale et l’organisation sous-régionale qu’est la Cédéao.

Qui, pourtant, peut contester que l’expertise dans « l’affaire ivoirienne » se trouve bien plus du côté de la Cédéao que de l’UA ? Qui peut penser que les chefs d’Etat membres du « panel » seront, un seul instant, en capacité d’imposer quoi que ce soit (à condition, encore, qu’ils en aient l’ambition) à Laurent Gbagbo ? Pourquoi pas un « panel » pour convaincre Kadhafi d’arrêter de massacrer son peuple ? Et qui a eu l’idée totalement « conne » de proposer une présidence alternée ? Il suffirait alors, en Afrique, de contester le résultat d’une présidentielle et d’occuper indûment le terrain pour être « président par alternance » avec la bénédiction de l’UA.

Il ne faut quand même pas perdre de vue que le premier tour de la présidentielle ivoirienne n’a été contesté par aucun des candidats : 83 % de taux de participation ; 38 % des voix pour Gbagbo ; 32 % des voix pour Alassane Ouattara ; 25 % des voix pour Henri Konan Bédié. Un simple calcul donne 57 % (32 + 25) des voix, au premier tour, pour les « houphouëtistes » ; je ne vois pas où est le scandale lorsque Ouattara l’emporte au second tour.

Dès le début de la « nouvelle crise ivoirienne », la Cédéao et l’UA avaient pris les positions qui convenaient ; soutenues par la « communauté internationale ». C’est l’immixtion de chefs d’Etat qui est venue « foutre le bazar ». Elle ne résulte pas d’une volonté de solutionner la crise mais au contraire de l’instrumentaliser. Il y a derrière cette connexion entre Gbagbo et quelques « personnalités » africaines des règlements de compte anciens mais, aussi, des relations « clientélistes ».

Gbagbo peut se positionner en « progressiste » face aux « impérialistes » (un jeu qu’aime à jouer aussi Kadhafi alors qu’ils ne sont que des mafieux), ses copains sont souvent des coquins qui ont besoin de quelques points d’appui continentaux (plus encore dans le contexte actuel).

Le problème de l’UA, ce n’est pas tant le bien fondé de sa réflexion et sa volonté d’action, c’est que les responsables africains des pays membres sont, trop souvent, bien plus des arnaqueurs que des chefs d’Etat crédibles et responsables. Je n’ose même pas dire que l’intérêt « national » l’emporterait sur l’intérêt « continental » ; il s’agit d’intérêt « personnel » plutôt que « collectif ». Mais, après tout, on n’a jamais que les chefs d’Etat que l’on mérite ; et la Tunisie, l’Egypte et la Libye (en attendant la suite) démontrent qu’on peut en changer. Même si les révoltes ont un coût humain, politique et diplomatique.

Ping, au-delà de l’Afrique du Nord et de la Côte d’Ivoire, a d’autres dossiers chauds sur son bureau avec les présidentielles qui se profilent à l’horizon (une douzaine) ; pas toutes dans la sérénité (qu’il s’agisse du Bénin - où il s’est rendu récemment et où le processus électoral n’est pas « normalisé » -, de Djibouti, du Nigeria, de Madagascar, du Tchad, du Cameroun…, sans compter les probables élections, dès cette année, en Tunisie et en Egypte). Et là où elles ont eu lieu, les tensions ne manquent pas. Ajoutons à cela le « dossier soudanais ». Le départ annoncé pour 2015 du général Omar Hassan Ahmed Al-Bachir et la partition du territoire vont susciter des ambitions et des idées, ici et là, de sécession alors que « la question du Darfour » n’est pas solutionnée.

Avec une Afrique du Nord déglinguée (le Soudan a des frontières avec Egypte et Libye), une Afrique centrale qui est le ventre mou du continent (frontières avec Tchad, RCA, RDC), une Afrique orientale de tous les dangers (frontières avec Erythrée, Ethiopie, Kenya, Ouganda), le devenir du Soudan conditionne aussi le devenir des pays voisins.


Ping ne peut pas oublier, non plus, qu’il est Gabonais. Et qu’il a été, notamment, ministre des Affaires étrangères. La situation à Libreville (où des législatives sont prévues en avril 2011) est tendue. J’ajoute que « son » président, Ali Bongo, et celui de la Guinée équatoriale, Obiang Nguema Mbasogo - par ailleurs président de l’UA - sont à New York dans le cadre du contentieux territorial qui les oppose concernant les îles et îlots de la baie de Corisco ; contentieux soumis à l’ONU les 24 et 25 février 2011.

C’est dire les imbroglios que doit gérer Ping tandis que la jeunesse africaine piaffe d’impatience face à une « nomenklatura » qui semble se soucier bien peu de satisfaire ses revendications. Ce n’est pas qu’un conflit de générations ; c’est aussi un conflit d’intérêts. L’Afrique du Nord vient de le démontrer.

Jean-Pierre BEJOT

La Dépêche diplomatique

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